
Photo : Alvaro Canovas / Paris Match via Getty Images
14 décembre 2008. Robert Fowler se trouve au Niger, où il agit comme émissaire spécial du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies. Une journée tranquille, dans une zone du pays reconnue comme « totalement sûre ». À 17 h 35, pourtant, tout bascule : lui, son collègue Louis Guay et leur chauffeur, Soumana Moukaila, sont enlevés par AQMI (al-Qaida au Maghreb islamique). Dans son livre Ma saison en enfer, qui vient de paraître aux éditions Québec Amérique, le diplomate canadien fait le récit des 130 jours durant lesquels ils ont été détenus.
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« Nous ne savions pas vraiment comment nos ravisseurs s’organisaient, sauf pour ce qu’on en voyait depuis notre arbre. Habituellement, c’étaient leurs prières avant l’aube qui nous éveillaient dans l’obscurité totale (nous ne nous tenions pas debout pour celles-là). Plusieurs de nos geôliers retournaient ensuite vers leurs couvertures, largement disséminées dans le camp, pour y dormir encore un peu, tandis que le personnel affecté aux cuisines allumait des feux et commençait à préparer un rudimentaire petit-déjeuner.
Ils se partageaient toutes les tâches essentielles. Chacun — y compris Jack [NDLR : les détenus donnent souvent des surnoms à leurs ravisseurs] et ses adjoints, quand ils étaient au camp — était tour à tour affecté aux cuisines ou aux tours de garde selon un horaire prévu. Nous voyions souvent Omar Un se promener à travers le camp, établissant cet horaire sur un bout de carton.
Il y avait toujours des sentinelles en place, dont une, armée d’une mitrailleuse PK avec sa ceinture de munitions, installée sur le sommet le plus rapproché, ce qui, au camp Canada, était une colline peu élevée au-dessus de la falaise au sud-ouest, d’où le garde jouissait d’une ligne de feu qui couvrait tout notre espace désigné. Il y avait aussi des gardes mobiles répartis largement vers le nord, l’ouest et le sud. La nuit, on amenait Soumana dormir près de nous et au moins deux sentinelles nous surveillaient tous les trois — l’une immobile, assise à quelques mètres de nous et habituellement en compagnie de l’un des enfants [NDLR : l’auteur nomme ainsi les adolescents qui fréquentent le camp], et l’autre, mobile, patrouillant un rayon situé à environ 20 mètres de notre position.
À part les sorties pour l’eau et les télécommunications, nos ravisseurs passaient la journée à réparer les camions ou les pneus, à dormir après leur tour de garde, ou à prier, à psalmodier et à lire le Coran. Quand nous étions en déplacement, ils ne voyageaient qu’à contrecœur pendant les heures de chaleur extrême, entre 11 heures et 16 heures. Si l’expédition prévue était trop longue pour être accomplie avant ou après cette période, ils trouvaient quand même un endroit où attendre la fin de cette partie de la journée, mais je n’étais jamais content, ensuite, que nous ayons à rouler dans le désert en pleine nuit et à toute vitesse.
L’inquiétude et la peur extrêmes représentaient d’énormes facteurs d’affaiblissement et étaient physiquement très pénibles (perte de mémoire, faible appétit, insomnie). Tout cela jouait sûrement un grand rôle dans mon problème de constipation.
Mais pour quelqu’un comme moi qui avait passé l’essentiel de sa vie professionnelle à faire l’analyse de défis géo-stratégiques, il était fascinant de vivre, de parler et de dormir avec al-Qaida. À un certain moment, je dis à Louis que, si seulement nous étions certains que ce cauchemar se terminerait bien, cette chance d’examiner de très près le fondamentalisme islamique militant — sans doute la plus importante menace actuelle contre la stabilité internationale — serait sur le plan professionnel une expérience unique et instructive.
Je pense que c’est à ce moment-là que j’ai décidé que, si je m’en tirais, j’écrirais ce livre.
[…]

Robert Fowler en compagnie du président burkinabé Blaise Compaoré, qui est intervenu dans sa libération et celle de son collègue Louis Guay (Photo aimablement fournie par la présidence burkinabée)
Les moudjahidines d’AQMI qui nous détenaient semblaient vivre une vie particulièrement dépourvue de joie. Ils riaient, mais rarement, et quand ça arrivait, je ne comprenais pas toujours pourquoi. De temps en temps, Louis et moi gloussions bien un peu au sujet d’une chose ou l’autre, mais nous avions tendance à couper court. En tenant compte du fait que nous avions peu de contrôle sur leur perception de notre comportement, nous n’étions pas d’accord entre nous à savoir si nous devions montrer à nos ravisseurs que nous tenions bien le coup (solides, braves, en santé) ou plutôt que nous étions frêles et abattus (déprimés et vulnérables) ; j’étais favorable à la première manière, pensant qu’elle nous donnerait de meilleurs résultats, tandis que Louis croyait que la seconde provoquerait une réaction plus favorable de sympathie.
Nous étions convenus de ne pas nous couper les cheveux, dans l’espoir que nos ravisseurs en viendraient à croire que la décapitation d’un vieil échevelé à l’air fragile ne ferait pas une bonne vidéo de propagande. Pendant nos séances d’endoctrinement religieux, ils insistaient pour dire qu’ils vénéraient l’âge et que l’islam leur imposait d’être généreux avec les faibles. Nous espérions que nos crinières sauvages et nos visages hâves stimuleraient leur instinct charitable.
Nous avons aussi décidé que nous chercherions à nous comporter en tout temps et en toute occasion avec dignité et que nous serions respectueux, ouverts et courtois dans nos relations avec nos gardiens, dans l’espoir de les encourager à nous traiter de la même façon.
Les juifs et les chrétiens sont pour les musulmans des croyants qui observent une plus ancienne — et bien sûr obsolète — révélation divine, et par conséquent, aux yeux de nos ravisseurs, ces croyants sont plus rapprochés de l’islam que n’importe quelle autre sorte de kafir (mécréant, incroyant). Au-delà de cela, Omar Un n’était pas du tout intéressé par les différences entre nos paraboles bibli-ques et leurs parallèles coraniques. Il était tout à fait indifférent à l’évolution de l’Église chrétienne, aux distinctions sectaires et aux finesses théologiques et liturgiques au sujet desquelles Louis, le catholique, et moi, le prétendu protestant, avions nos divergences. Sa certitude était totale. Aucune autre religion que l’islam n’importait le moindrement. Sa version était la bonne, complètement et absolument, pour tout détail de la foi, et nous, les non-catholiques et la plupart des musulmans, étions au mieux malavisés, sans discernement (« Sur 74 sectes, 73 se trompent », affirmait-il) ou au pire des hérétiques finis.
J’ai trouvé saisissante l’absence de curiosité intellec-tuelle chez les moudjahidines, surtout pour le question-nement religieux, mais peu différente de celle des chré-tiens ou des juifs fondamentalistes que j’avais connus. Le meilleur parallèle que je puisse tracer (et il aurait fait enrager mes kidnappeurs) est celui des moines guerriers des Croisades, ces bons chevaliers chrétiens qui criaient « Deus lo volt ! » quand ils prirent Jérusalem en 1099 et assassinèrent, dit-on, chaque homme, femme et enfant dans la ville — baignant dans le sang jusqu’aux genoux —, simplement parce qu’ils étaient des infidèles qui occupaient la Terre sainte. Cela n’est pas très différent, je dirais, des moudjahidines hurlant « Allahu Akbar ! » en se faisant exploser ni de ceux qui les entourent lors de missions-suicides ayant pour but d’expulser des infidèles qui occupent les terres musulmanes. »
Ma saison en enfer, par Robert Fowler, traduit par Émile Martel et Nicole Perron-Martel, Québec Amérique.
Parution : 11 septembre 2013.
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